Rencontres 2003 Les Films
Hommage à Mohamed Chouikh Ciné courts Ciné concert
Panorama d'Afrique et de Méditerranée Cinéma différent De Gindou à l'aube
Carte blanche à la Cinémathèque de Toulouse

Cinéma différent

Lionel Soukaz. Gindou 2002.
Photo Nelly Blaya


Cancer


Rosa Rot

En 2003, Nicole Brenez nous propose un programme autour des pamphlets dans le cinéma expérimental : le pamphlet visuel constitue une forme majeure dans l’histoire du cinéma d’avant-garde. En chacune de ses occurrences, il vérifie cet axiome : « l’importance d’une œuvre se mesure à sa force critique. »Nicole Brenez.
Nicole Brenez est enseignante à Paris 1 Sorbonne, elle a dirigé avec Christian Lebrat la publication Jeune, dur et pur! nue histoire du cinéma d'avant garde et expérimental en France.

Le programme qui sera diffusé à deux reprises dans le Cinémobile :

Cancer (croquis de mars)
de Jean François Neplaz.
France, 1991, 13'

Vous vous êtes résigné à aimer votre travail ? Jean-François Neplaz vous guérit d’une telle maladie.

Je comprends moi aussi le langage des oiseaux
de Sabine Massenet
France, 1999, 8'

Rosa Rot
de Gisèle Rap-Meichler
France, 2001, 8'

Marc Mercier (responsable des Instants Video de Manosque et du journal Les Acharnistes) a " inventé " ce diptyque, Je comprends moi aussi le langage des oiseaux et Rosa Rot : deux admirables essais filmiques à partir des textes analytiques et visionnaires de Rosa Luxemburg.


Marocaine à deux dimensions
de Brahim Bachiri
France, 2002, 9' 45

La forme médiatique et grotesque du savoir, c’est le test, le quizz, poursuite infernale de la bien nommée trivialisation des connaissances. Ou comme disait Adorno : " la substitution à la pensée spontanée de l’adaptation automatisée telle qu’elle s’accomplit en rapport avec les formes modernes de l’information ". Le pamphlet de Brahim Bachiri en opère un détournement rédempteur.


Riposte
de Hélène Deschamps
France, 2002, 7'

Plastiques de la foule, un peuple, ce n’est pas une masse mais des flux de conflits.


Ne t'inquiète pas
de Lionel Soukaz.
France, 2003, 5'

Le marché s’occupe de tout. Lionel préoccupé ne marche pas.


Texas Political Chainsaw Massacre
de Lionel Soukaz
France, 2002, 4'30

Au XXII° siècle, voilà ce qui restera de Georges W. Bush dans la mémoire collective. Pamphlet prévisionnel, seule une salubre destruction préserve.


Usinor usine de la mort
de Xavier Baert
France, 2003, 3'

Plan-séquence simple sur complexe industriel. Le titre est un slogan des habitants – ou " condamnés ", pour reprendre le mot fameux de Rossellini.


Wounded Knee
de Jean Philippe Farber
France, 2003, 5’

Pamphlet écologique, pro-Indien et psychédélique. Anachronique ? Pas plus qu’une stèle.


(As if) Beauty Never Ends
de Jayce Salloum
Canada, 2003, 11’

Retour en Palestine après les massacres, notamment celui de Sabra et Chatila. Comment et pourquoi la mort ? Comment et pourquoi vivre encore ?


Nouvelles Formes du Pamphlet Visuel

Nom : Offensé

Prénom : Humilié.
État-civil : Rébellion.
Fernando Solanas, l’Heure des Brasiers, 1967.

À ce jour peu identifié, le pamphlet visuel constitue pourtant une forme majeure dans l’histoire du cinéma d’avant-garde. Qu’il relève de la fiction, du documentaire, de l’essai, du poème ou de la chanson, qu’il procède à un travail de rétrospection critique ou s’élève dans l’urgence de la contre-information immédiate, que sa véhémence se montre lyrique ou emportée, le pamphlet possède quelques caractéristiques essentielles : il réfute d’autres images ; il invente sa propre logique d’argumentation, de sorte qu’il apparaît comme un laboratoire formel du cinéma ; et, envers et contre tout, il sauvegarde des idéaux de vérité, vérité de la souffrance subjective et vérité des faits historiques, dont le siècle dernier a très dramatiquement et concrètement cultivé le discrédit. À cet égard, la préparation et le déroulement de la guerre d’Irak ont constitué un leurre tellement cynique qu’elle n’a pas fini d’engendrer ses répliques enflammées. " C’est l’ignorance qui fait les résignés ; c’est assez dire que l’art doit faire des révoltés ", déclarait l’anarchiste Fernand Pelloutier en 1896, un an après la naissance du cinéma commercial.

L’entreprise pamphlétaire par définition réfute toute règle, toute norme, que ce soit en termes de genre ou d’inscription dans le réel. Elle commence par transgresser la division entre les trois cinémas instituée par ses meilleurs défenseurs, Octavio Getino et Fernando Solanas. Ceux-ci ont en effet distingué à juste titre le 1° cinéma, c’est-à-dire le cinéma industriel ; le 2° cinéma, c’est-à-dire le cinéma d’auteur, simple " aile gauchisante du système, amélioration de ses produits culturels " ; pour promouvoir un 3° cinéma authentiquement révolutionnaire, un cinéma de libération, un cinéma-guérilla de destruction mais aussi de " construction d’une réalité palpitante et pleine de vie ", capable de déterminer un nouveau rapport au spectateur. Or, en termes de production, le pamphlet volatilise la frontière et porte la guérilla partout : par exemple Starship Troopers de Paul Verhoeven est un brûlot hollywoodien en forme de superproduction, dans la grande tradition ironique ouverte par Tod Browning et relevée Douglas Sirk ; Fassbinder et Godard ont réalisé leurs essais les plus violents pour des télévisions d’État et, dans le cas de Fassbinder, en exacerbant les critères les plus mornes du feuilleton (Huit heures ne font pas un jour, British Sounds, Vent d’Est…) ; Franju et Godard encore ont subverti de l’intérieur les genres idéologiques par excellence, le film de commande institutionnelle et le film d’entreprise (les Poussières, Hôtel des Invalides, le Rapport Darty…). Simultanément, en termes d’écriture, le pamphlet refuse la division qui a tant nui au cinéma d’avant-garde entre cinéma politique et cinéma de recherches plastiques, fondé sur une fallacieuse distinction entre forme et contenu. Herbert Marcuse écrivait : " Le potentiel politique de l’art réside seulement dans sa propre dimension esthétique. En ce sens, il se peut qu’il y ait plus de potentiel subversif dans la poésie de Baudelaire et de Rimbaud que dans les pièces didactiques de Brecht ". La pratique contemporaine du pamphlet lève l’hypothèque du renoncement : les nouveaux pamphlets visuels, c’est Brecht + Rimbaud, induction + déduction, esprit de finesse + esprit de géométrie, et on y ajoutera Éros + Massacre, Joie + Révolte, le refus de la soustraction mutilante produira en fait toujours une multiplication et ce qui change d’une œuvre à l’autre n’engage que nos propres facultés de raisonnement. Le pamphlet invente les jouissances de la raison critique.

Nicole Brenez.

Références :

  • Fernando Solanas et Octavio Getino, " Vers un troisième cinéma " (1969), reproduit dans " Fernando Solanas ou la rage de transformer le monde ", CinémAction n°101, 2002.
  • Herbert Marcuse, La dimension esthétique (1977), tr. Didier Coste, Paris, Seuil, 1979.




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