| Carte
blanche à Nicole
Brenez
Esprits libres en régime capitaliste avancé
(Développements récents du cinéma expérimental
en France)
Un programme conçu par Nicole Brenez et présenté par
Lionel Soukaz
Le cinéma expérimental en France explose :
son extraordinaire foisonnement actuel en termes de formes,
de pratiques, de questionnements, de gestes artistiques,
s’accompagne et se soutient d’une connaissance
de plus en plus exacte et large de sa propre histoire. On
trouvera ici quelques œuvres majeures représentatives
d’une cinématographie en pleine expansion, fruits
de cette liberté critique sans laquelle le cinéma
se montrerait moins digne de lui-même.
Une jeune génération inventive et sans dogme
renouvelle avec de grandes exigences (et notamment une exigence
de plaisir) l’ensemble des sites classiques d’expérimentation
: parmi ceux-ci, les rapports entre figuration, abstraction
et projection pour Hugo Verlinde, l’allégresse éprouvée à jouer
avec les formes figuratives et narratives pour Costanza Matteucci,
la libération chromatique pour Jean-Philippe Farber,
le readymade pour Hervé Pichard, le rapport entre
continuité et discontinuité pour tous et en
particulier pour Othello Vilgard qui en a fait l’un
des moteurs de son œuvre.
Quatre chantiers communs occupent ces cinéastes :
tout d’abord, la multiplication des instruments de
production d’images, de transfert et de montage fait
de l’hybridation l’une des caractéristiques
essentielles des recherches plastiques contemporaines. Les
films d’Augustin Gimel, Régis Cotentin, Hugo
Verlinde, Othello Vilgard ou Hélène Deschamps
explorent la fécondité née de la greffe
entre les supports (argentique, numérique), entre
les machines (caméras, ordinateurs), entre les textures,
les vitesses, les puissances optiques. Mais symétriquement,
certains cinéastes s’attachent à prouver
le caractère inépuisable du cinéma envisagé frontalement
dans sa matérialité la plus objective : fragmentation à l’infini
du photogramme devenu monumental chez David Matarasso (Dellamorte
Dellamorte Dellamore), valorisation joyeuse du lieu le plus
modeste et secret du cinéma, la perforation, chez
Mayumi Matsuo (La Foire du Trône).
Ensuite, le cinéma d’avant-garde s’attache
par définition à approfondir les propriétés
de la circulation des images. Investigation historique et
polémique sur nos souvenirs collectifs pour Régis
Cotentin (Aveugle) ; temporalité caressante et nécessaire
pour parvenir à la bonne image, celle d’une
hantise passionnée, pour Chunguang Zhaxie (Révélation)
de Xavier Baert qui retraite les motifs de In the Mood for
Love de Wong Kar-waï ; constat que le simple passage
matériel du temps sur la pellicule est le plus grand
des inventeurs de formes plastiques dans Portrait ? 1 de
Hervé Pichard.
Une bonne part de l’énergie de cette génération
s’investit aussi dans les modes de représentation
du corps, on le constatera grâce aux travaux d’Augustin
Gimel et Johanna Vaude sur les répertoires iconographiques
classiques (Il n’y a rien de plus inutile qu’un
organe, Totalité) et modernes (Samouraï) concernant
l’organicité et le mouvement. Lionel Soukaz
(La vérité danse) renouvelle la forme du portrait
célébratoire ; Othello Vilgard (Terrae) et
Jean-Philippe Farber (Violette) traitent avec des moyens
plastiques exactement inverses du même motif bouleversant,
le baiser, il en naît deux monuments d’intensité.
Choisir de consacrer sa vie au cinéma expérimental,
même sous ses formes les plus abstraites et apparemment
détachées du monde, relève en soi d’une
position politique. Mais on assiste aujourd’hui à l’émergence
d’un nouveau cinéma explicitement protestataire,
qui prolonge la grande tradition française du pamphlet
visuel ouverte par Laszlo Moholy-Nagy et Jean Vigo : I live
in a Bush World de Lionel Soukaz représente l’exemple
parfait d’un réflexe d’artiste, simple,
radical, critique, humain, face à l’immédiateté d’une
histoire oppressante. Manifeste, de Hélène
Deschamps et Hugo Verlinde, pourrait être projeté en
conclusion de n’importe quelle séance de cinéma
d’avant-garde comme à l’ouverture de toute
discussion sur le rôle de l’art dans la lutte
révolutionnaire. Car " l’art n’obéit
pas aux lois de la stratégie révolutionnaire,
mais il n’est pas impossible que celle-ci assimile
un jour un peu de la vérité inhérente à l’art ".
(Herbert Marcuse).
Jamais sans doute le cinéma expérimental en
France ne s’est montré aussi débordant,
riche et complexe qu’aujourd’hui, où les
artistes confirmés poursuivent leurs recherches fondamentales
(Maurice Lemaître, Marcel Hanoun, Patrice Kirchhofer,
Maria Klonaris & Katerina Thomadaki, Raymonde Carasco,
Rose Lowder, Cécile Fontaine…), tandis qu’une
nouvelle génération déborde d’idées
et de passion. On ne trouvera d’équivalent à cette
période que les grandes années 1925-1929 et
les années 1967-1974. Mais, par différence
avec ces ères traversées de mots d’ordre
collectifs (le " cinéma pur " des années
20 ou la libération des années 60-70), on pourra
constater sur ce trop bref échantillon que les jeunes
artistes de ce temps travaillent chacun un style singulier,
par approfondissement, radicalisation ou invention de formes
autonomes. C’est pourquoi l’auteur de ce programme
s’en voudrait de ne pas citer d’autres noms importants
de cinéastes tout aussi jeunes, tout aussi mûrs
: Dominique Gonzalez-Foerster, Philippe Jacq, Sothean Nhieim,
Anne-Sophie Brabant et Pierre Gerbaux, Nicolas Rey, Pip Chodorov,
Héléna Villovitch et Jan Peters, Cécile
Bortoletti, David TV, Stéphane du Mesnildot, Hugo
Bélit, Emmanuelle Sarrouy et Jean-Paul Nogues, Stéfani
de Loppinot, Nicolas Berthelot, Véronique Ray-Geneix,
Teresa Faucon, Marico Valente, Jérémie Piolat,
Eric et Marc Hurtado du Groupe Étant Donnés… " et
tant d’autres, et tant d’autres ", comme
l’écrivait Tristan Tzara.
Ce programme sera présenté par l’un
des cinéastes les plus importants de l’histoire
du cinéma d’avant-garde en France, Lionel Soukaz.
Lionel Soukaz incarne le lien entre la génération
des années 70 et celle des années 2000, entre
un cinéma de protestation militante et une écriture
de pure invention formelle, entre le cinéma et la
vidéo, entre les urgences sentimentales de l’autobiographie
et les impératifs moraux de la provocation politique.
J’aime et j’admire l’œuvre de Lionel
Soukaz, et je remercie beaucoup le festival de Gindou de
me permettre de lui déclarer en public ce qui ne peut
se dire en privé.
Nicole Brenez (Université Paris I/Cinémathèque
française)
Programme :
Il n’y a rien de plus inutile qu’un
organe
d'Augustin
Gimel. 1999. 9'.
Totalité
de Johanna Vaude. 1999. 6'.
Dellamorte
Dellamorte Dellamore
de David Matarasso. 2000.
2'.
Light Traffic
de Costanza Matteucci. 2001. 3'.
Aveugle
de Régis Cotentin. 2001. 9'.
Aldebaran
de Hugo Verlinde. 2001. 7'.
Violette
de Jean-Philippe Farber. France. 2001. 10'.
Terrae
de Othello Vilgard. 2002. 6'.
La foire du Trône
de Mayumi Matsuo. 2001. 4'.
La vérité danse
de Lionel Soukaz. 2001. 5'.
Chunguang Zhaxie
(Révélation)
de Xavier Baert.
2001. 7'.
Portrait # 1
de Hervé Pichard. 2001. 3'.
Samouraï
de Johanna Vaude. 2002. 7'.
I live in a Bush World
de Lionel Soukaz. France. 2002. 6'.
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