Rencontres 2002
Les discussions La musique
Les expositions L'accueil de séjours les cinémots de Sylvie Billaud 

Les Cinémots de Sylvie Billaud

Cinémot N°1
La chronique du festival
Vendredi 16 août 2002


Espace ouvert

Des dizaines de coquelicots balisent Gindou. Rouge, toujours rouge comme autant de signaux de la vitalité des Rencontres Cinéma. Une semaine avant, une autre pendant, des dizaines de personnes mettent en commun leur temps, leur imagination et leur énergie pour donner vie au Maquis, à la Cour de l’École, à l’Arbre à Palabres. Les lieux des Rencontres de Gindou sont ouverts.

Venus d’ici et d’ailleurs, les festivaliers sont spectateurs, tchatcheurs, mangeurs, et rêveurs. Chaque regard de spectateur donne une vie nouvelle à chacun des films courts et longs. Et pour ce regard démultiplié, Gindou offre un vaste espace d’échanges.

Place au rêve éveillé, et pourquoi pas à l’utopie.

Réalisateurs, acteurs, monteurs … Les faiseurs de films sont aussi présents. Le cinéma à Gindou est ancré dans la réalité. Ouvert à la fois sur le temps qui passe dans un petit village et sur l’étendue d’une planète.

Un antidote efficace à la petite lorgnette des J.T.

 

Cinémot N°2
La chronique du festival
Samedi 17 août 2002


De l’autre côté du désert

"Les Chouikh sont arrivés !". Invités du cœur, amis, et confrères, Mina et Mohammed Chouikh font vivre un festival de cinéma à Timimoun, tout au sud de l’Algérie, de l’autre côté du désert. Les Rencontres de Gindou sont jumelées avec le Festival de Timimoun. On parle de visa, d’avions, d’escales. De la famille, des amis, de politique . Les regards sont joyeux, chaleureux. Mais aussi graves, attentifs, douloureux, questionneurs.

Abderrhamane Sissako aussi est là, réalisateur du tant attendu Heremakono. Et aussi Khaled Ghorbal réalisateur de Fatma et encore Brigitte Roüan …

Les festivaliers aussi convergent sur Gindou : ceux qui veulent qu’on leur explique Gindou en deux mots et qui oublient vite leur impatiente exigence. Ils prennent le Maquis, un verre, une chaise, et se fondent comme ils l’entendent dans l’ambiance. Au bout du fil il y a ceux qui ne trouvent pas Gindou sur la carte. Alors on leur épelle la géographie locale : Les noms de villages se teintent d’exotisme.

A une table, un chef opérateur parle d’un tournage sur l’île de Pâques. Il embarque son auditoire dans l’histoire de l’île, de ses habitants, de leur langue, de leur culture.

Le soir lui aussi arrive avec le plaisir inépuisable des projections de plein air. A la fraîche, devant l’écran nocturne qui enlace l’écran ciné et les regards.

Brigitte Roüan inaugure les projections. Elle présente ses films avec la même voix à la fois rauque et suave qu’elle a à l’écran. Elle inaugure aussi le thème du Festival : les personnages féminins … dans le cinéma méditerranéen et africain. Son film Outremer se passe dans l’Algérie française des années 50. Trois femmes, trois sœurs d’une famille de riches colons français s’accrochent à leurs amours et à " leur " terre obstinément étrangères aux bouleversements du pays. L’une d’elle fait réciter à sa petite fille son catéchisme : " Tous les hommes sont frères en Jésus Christ ". L’enfant lui réplique : " Mais alors les arabes aussi ? ". " Seulement en Jésus Christ. " répond la mère.

 

Cinémot N°3
La chronique du festival
Dimanche 18 août 2002.


Radieuse insolence

Le cinéma c’est du bonheur. Ceux qui ont vu Heremakono vous le diront. Des privilégiés sans le soupçon d’un doute. Pour les autres, ils auront encore une chance dès qu’il sortira en salle ? Mais combien et pendant combien de temps ? Le problème de la diffusion des films est souvent au cœur des tchatches de 17h30 à Gindou. Pour l’auteur d’Heremakono, Abderrahmane Sissako " Le plus dur est de faire un film qui ne soit pas vu ". Il soulignait le manque de courage des partenaires " un film ne doit pas sortir parce qu’il a une nationalité mais parce qu’il raconte quelque chose, une histoire ". Présente également à la tchatche, Brigitte Roüan avec sa radieuse insolence soulignait le caractère si peu " rock’n roll des décideurs ". Elle se souvient des réactions négatives pour monter la production d’Outremer " l’Algérie ça n’intéresse pas en France". Si on ajoute le relationnel compliqué avec les chaînes de télévision, comme par exemple " un seul type dont on attend la réponse pendant deux ans ". Avec en prime une répulsion pour les scénarii un peu élaborés. La construction c’est compliquée !

Brigitte Roüan a décidé de prolonger son séjour lotois. Les séductions des Rencontres de Gindou et les charmes du pays? Un exquis cocktail dont on peut profiter en pénétrant dans la grange du Festival. Dans les anciennes crèches à foin deux peintres ont entremêlé leurs toiles : Gérard Deleuze et Julien Ténès. Pour l’inauguration de leur exposition, l’atelier " Boîte à sons " a diffusé sa première création sonore inspiré du film Heremakono. Une minute et demie de sons que le regard véhicule vers les œuvres des peintres et qui vous donne des petits frissons tant la correspondance des sens est savoureuse.

 

Cinémot N°4
La chronique du festival
Lundi 19 août 2002.


Sarah, Andrée, Nelly, Brigitte, Christine, Marie …

A la cantine Fizz et son équipe nous rejouent la multiplication des petits pains. Assiettes végétariennes, plats du jour traditionnels… Toujours plus de convives à régaler midi et soir.

10 heures : Nelly Blaya rince les premiers tirages de l’atelier sténopé. Ses stagiaires vont tout au long du festival expérimenter cette technique photographique rudimentaire. Un trou dans une boîte de conserve qu’il faut remplir de lumière. En trois heures ils ont réalisé le cycle complet de la photographie. Leurs tirages sont accrochés chaque jour au Maquis. " Le sténopé donne une déformation absolue de la réalité qui permet de partir dans la recherche " Si vous passez par là, Nelly vous invite à passer une heure dans l’atelier pour expérimenter la technique et la comprendre. " c’est extrêmement ludique ".

Rencontre avec une femme remarquable dans la cabine du cinémobile. Sarah Maldoror. Une femme noire : " C’est lutter contre le regard des autres qui est extrêmement pénible ". Une femme réalisatrice : " Un réalisateur a une morale, un réalisateur doit témoigner même s’il fait des films de fiction ". Une femme militante : " Si tu acceptes la torture des autres elle est demain chez toi et on fera rien pour toi ". Une femme engagée dans les débuts d’un cinéma africain qui " débarque à côté des films de cape et d’épée ". Une femme amoureuse de la poésie, qui dit ne pas savoir écrire mais aimer filmer la poésie.

Sur les écrans ou sous les tentes du Maquis les festivaliers des Rencontres de Gindou ont la chance cette année de pouvoir rencontrer beaucoup de femmes remarquables. Comme Andrée Davanture intervenante à la tchatche de 17h30. Elle voyage en montant des films, des dizaines, coupée du monde dans les salles de montage. Sa simplicité, sa modestie sont à la mesure de sa renommée. " J’évite au maximum de donner des conseils aux réalisateurs ; ça va vite de parasiter l’imaginaire de quelqu’un. J’ai vu tellement de choses saccagées par des interventions de bonne volonté ".

 

Cinémot N°5
La chronique du festival
Mardi 20 août 2002.


En retard de caresses


Choisir aux Rencontres de Gindou peut relever du supplice. On peut passer sa journée à discuter de ce qu’on pourrait voir . Finalement ce jour là, ne voir aucun film, mais les voir chacun plusieurs fois en écoutant ceux qui les ont vus, qui les racontent, toujours différents. On peut butiner les livres de la librairie du festival." Le machisme à l’écran ", " Ciné-modèles cinéma d’elles " " Féminin fatal " : Les pros de la librairie (le Livre en Fête de Figeac) ont trouvé peu d’ouvrages sur le thème " Femme et cinéma ". Comme c’est bizarre ! A découvrir aussi des revues comme " l’Arbre à palabres " et des ouvrages sur les thèmes : Afrique-Méditerranée ; les femmes, la Jeunesse et Cinéma.

On peut " écouter les yeux grands ouverts" les micro trottoirs, créations sonores, billets d’humeur, interviews des quelques invités sur le plateau de " la plus petite radio du monde puisque diffusée par hauts parleurs, en direct et en public ", par le stage de la Boîte à Sons de Gindou. A 17h lundi, mardi et jeudi.

On peut avoir droit à la paresse, grisé par le Fènelon, et simplement rire quand Malika de Créteil interrogée par Guy Cavagnac, l’embrasse chaudement, et nous déclare : " Je profite de l’occasion parce que je suis en retard de caresses ".

On peut aussi accéder à la simplicité, aidé par un cinéma différent. Comme celui de Khaled Ghorbal, de Daoud Aoulad Syad, d’Idrissou Mora Kpaï … Loin des recettes toutes faites d’un cinéma occidental dont ils ont aussi appris les ficelles dans les écoles internationales.

Un cinéma d’auteur avec sa culture, sa personnalité, qui nous donne à voir des films peu bavards mais qui en disent long. Qui nous permettent un retour vers la simplicité pour mieux appréhender la complexité, la détresse, l’enfermement. Comme le disait une spectatrice d’Agua e sal : " on dit tout sauf ce qui est vrai et dur dans notre société ".

 

Cinémot N°6
La chronique du festival
Mercredi 21 août 2002.


Un mythe ravageur

Les festivaliers des Rencontres de Gindou ont soif. Soif d’images : le cinémobile affiche complet. Soif de musique : plus de 400 personnes au concert de la malienne Macoura Traoré. Et soif d’apprendre, de confronter : une centaine d’attentifs au débat central des Rencontres. Cinq femmes invitées à ce débat ont chacune abreuvé le public de leur savoir et de leur expérience

Depuis 1979 le Festival International de Films de Femmes de Créteil explore le cinéma au féminin de tous les continents. Au départ, avec 2% de femmes réalisatrices contre 20% aujourd’hui, " c’était un pari contre le désert ", déclare Jackie Buet, directrice de ce festival. Ses premières rencontres avec les femmes noires réalisatrices ont eu lieu avec les américaines, " qui se sont emparées de la caméra dans l’urgence pour faire des films très réalistes ". Puis le Festival a fait le tour de la diaspora des femmes noires réalisatrices en Europe. Un cinéma vivant mais qui n’avait pas accès à la diffusion.

C’est l’arrivée de Spike Lee aux États Unis qui a déclenché l’intérêt pour le cinéma noir. Et les réalisatrices ont commencé à être diffusées. En France le déclic a eu lieu avec Rue Cases-nègres d’Euzhan Palcy.

Débuts difficiles, diffusion difficile, et pourtant " la représentation de la femme au cinéma et la question de la femme en méditerranée nous concerne tous et influence la vie quotidienne aussi bien de la femme que de l’homme ", insiste Carole Desbarats, directrice des études à l’école de cinéma la FEMIS. Elle soulignait la puissance du mythe introduit par la représentation, en particulier hollywoodienne. " Un mythe ravageur au niveau mondial ; pas une île ne lui échappe ".

" Ca avance " ; raccourci optimiste et leitmotiv du débat. Ca avance aussi dans le regard des hommes réalisateurs sur la femme. Comme celui d’Idrissou Mora Kpai qui avait l’idée de faire un film sur son père et est revenu du Bénin avec un film sur sa mère. " La souffrance de mes deux mamans était plus digne de faire un film ". Ca avance aussi dans le regard du spectateur, " en regardant Fatma de Khaled Ghorbal, peu m’importait si un homme ou une femme avait fait le film. Si on reste dans la fracture on n’avance pas ".

 

Cinémot N°7
La chronique du festival
Jeudi 22 août 2002.


La carrure de la femme

Leyla Zana, " cette femme a la carrure que n’ont plus aucun homme politique dans le monde … Ce sont tous des minables ". Extrême, radicale et catégorique, la réflexion d’une ancienne députée européenne ? Elle semble pourtant faible placée à la fin du film Leyla Zana, un cri au-delà de la voix étouffée, état des lieux simplement bouleversant sur le peuple kurde en Turquie. Cette déclaration fait aussi écho au décalage entre la parole officielle et la réalité. Kudret Günes, réalisatrice du film, nous rappelle que la cour européenne a condamné l’État turc. Et alors ? La blessure culturelle dure depuis 78 ans. Où est l’enjeu de ces tortures, ces souffrances physiques, psychologiques. Au deux tiers du film seulement une phrase : Notre terre possède des richesses, comme le pétrole. Du pétrole contre la vie, la culture ?

En 52 minutes le film en dit beaucoup plus long que des centaines de spots d’actualité TV. Et qu’on ne nous parle plus de minorité. Les kurdes sont 25 millions en Turquie et 40 millions dans le monde.

Le monde actuel n’est pas à une contradiction près. " Contradiction dont il faut payer le prix et les femmes le payent plus cher que les hommes ", affirme Khaled Ghorbal réalisateur tunisien durant la Tchatche de 17h30.

Dans le dos du public commencent à se répandre les effluves de la cuisine. Fizz, Lidia, Gérard… aujourd’hui c’est Maria qui prépare un poulet tandoori. Les épices et le goût sont au rendez vous.

Le rêve aussi. Les stagiaires de l’atelier Vidéo du CCAS EDF-GDF construisent " un appareil à lire les rêves " : une passoire, quatre gobelets, du fil…un accessoire pour le court métrage qu’ils vont tourner. Comme le dit le réalisateur palestinien Rashid Masharawi dans les rondeurs de sa langue arabe : " Le plus joli film qu’on peut voir, c’est ici avec les gens ".

Dernière minute : Happening par, avec et ensemble, les ateliers " sténopé " et " Boîte à sons ", vers 18h30 heures samedi au Maquis.

 

Cinémot N°8
La chronique du festival
Vendredi 23 août 2002.

Un épisode palestinien

" Je ne sais pas si je suis optimiste ou si j’ai décidé de l’être pour pouvoir exister ". Quand Rashid Masharawi parle, un silence chargé d’émotion et de respect s’installe. " Je veux croire que ce qui se passe dans la vie des palestiniens est un épisode ; qui durera peut être encore des années , mais un épisode ".

Il est originaire de Gaza. Il se souvient des deux heures seulement accordées aux femmes dans la journée pour acheter à manger. Le rôle des femmes était de voir l’armée avant que l’armée les voit. Il mettait alors une petite caméra dans leur panier à provision.

Depuis toujours il essaie de trouver de nouvelles méthodes de travail pour échapper à la chape de la suspicion. " Toute action peut être considérée comme du terrorisme ". Comme dans son film, Un ticket pour Jérusalem, toujours trouver un moyen pour transporter le matériel d’un barrage à un autre etc.

Et pourtant dans son film, il dit s’intéresser surtout à l’histoire de la jalousie de la femme qui traverse les barrages, plutôt qu’aux tanks. Il rêve de faire un film sur l’amour tout court. Parler des gens qui habitent une ville, Jérusalem ; et qui quand ils se lèvent le matin ne pensent pas à Jésus ou à Mahomet, mais à la façon dont ils vont pouvoir aller jusqu’aux toilettes.

Rashid a quitté Ramallah il y a quatre mois. " je suis fatigué d’aller d’un festival à un autre pour satisfaire la conscience de ceux qui veulent parler de la cause palestinienne. " Je ne parle pas de Gindou mais d’autres grands festivals ".

Gindou n’est pas un grand festival. " Il a 18 ans et il reste petit à l’inverse d’autres festivals envahis par le marketing et le business ", dit Marco musicien à Toulouse. Rodolphe lui note qu’on pleure beaucoup à Gindou. On sent un engagement derrière des choix de programmation pas fait au hasard ". Autre caractéristique appréciée par les festivaliers : la jeunesse du public " qui ne fait pas de ségrégation avec les vieux ", comme le dit Jeanne de Montauban. Même sentiment de la part de Jean de Rouen, surpris par la jeunesse présente sur le festival alors qu’il y a souvent des intellos dans les festivals de cinéma ". Sarah sa fille approuve. Quand sa classe audio-visuelle va dans un festival " nous avons l’impression d’être regardés comme des bêtes curieuses par le public ".





© 2008 Gindou Cinéma & Ablaze digital - Tous droits réservés • Mentions légales • Plan du site