| Carte Blanche à la Cinémathèque
de Toulouse |
 |
L’histoire du cinéma
que les Rencontres de Gindou continuent de raconter librement
en compagnie de la Cinémathèque de Toulouse – 16ème
chapitre – s'est laissée ainsi guider par les
traces de Serge Daney. Et pourquoi les siennes en particulier,
après tout il n’est pas le seul à pouvoir
le jouer ce rôle de " passeur " - voyez dans
les pages qui suivent François Truffaut à son époque
des Cahiers du cinéma, André Bazin l’initiateur,
Jacques Lourcelle ou Charles Tesson aujourd’hui - ?
Justement parce que Serge Daney aura certainement plus qu’un
autre, usé de carnets de routes, rappelé sa
promesse de visiter le monde par le cinéma, de comprendre
le réel en " allant le voir ". Le voyage
est le thème qui parcourait cette année notre
festival. En choisissant un itinéraire possible dans
la filmographie de référence et sans frontières
d’un " ciné-voyageur ", cette Carte
blanche à la Cinémathèque de Toulouse,
préparée en collaboration avec Patrice Rollet
de Trafic, emboîtait le pas.
Sébastien Lasserre. |
| |
|
| |
Serge Daney est né en 1944. Il ne connaîtra
jamais son père et passe son enfance à Paris, élevé par
sa mère. Il " entre en cinéphilie " grâce à son
professeur de français. C’est en 1964 qu’il
publie ses premiers textes dans les Cahiers du cinéma
par la médiation de Jean Douchet. A partir de 1968 il
voyage. En 1973, il revient aux Cahiers du cinéma qu’il
prend en mains. Il les quitte à 35 ans, en 1979. Il
dirige alors le service cinéma de Libération
et se rend compte qu’il est plus facile d’écrire " je " dans
ce journal. Pas satisfait de l’enfermement cinéphilique
pur et dur, il tente de mettre sur pied un service images,
il y renonce et arrête de s’occuper du cinéma à Libération.
Il continue cependant à donner des textes sur la télévision
et le tennis.
En 1992, il fonde, chez P.O.L. la revue Trafic. Il confiera à Serge
Toubiana : " Il y a une seule décision positive
et elle du genre " terminus, tout le monde descend " :
c’est Trafic ". Serge Daney est mort le 12 juin
1992.
Bibliographie. Chez P.O.L. : La Maison
Cinéma et le
monde (2001) rassemblant les articles des Cahiers de 1962 à 1981
; L’Amateur de tennis (1994) ; Le
Salaire du zappeur (1993) ; L’Exercice a été profitable,
Monsieur (1993) réunissant écrits inédits, notes
et fragments d’un journal. Chez d’autres éditeurs
: Devant la recrudescence des vols de
sacs à main :
cinéma, télévision, information (Aléas,
1991) ; La Rampe (Cahiers du cinéma, 1996) sur la période
1973-1979 ; 1981-1982, vol.1 (Cahiers du cinéma, 1998)
; 1983-1986, vol.2 (Cahiers du cinéma, 1998). |
| |
|
| |
Quatre films étaient
proposés : |
| |
|
| |
Voyage
en Italie
de Roberto Rossellini.
Italie/France. 1953. 35mm. 73 mn.
Un couple d’anglais vient à Naples chercher un
héritage. Tension, discussions aigres-douces, disputes
: l’atmosphère italienne révèle
l’incompatibilité des deux caractères,
et le divorce est envisagé entre nos deux voyageurs… |
| |
|
| |
Les Vacances
de M. Hulot
de Jacques Tati.
France. 1953. 35 mm. 96 mn
Départs en vacances en train, en automobile ou en car… Au
bord de la mer, les familles se retrouvent à l’hôtel
de la Plage, et la jolie Martine et sa tante dans leur villa.
Monsieur Hulot et sa bruyante voiture se font immédiatement
repérer. Charmant, distrait et gaffeur, notre héros
provoque aussitôt une série de mini-catastrophes
qui troublent le calme ritualisé de juillet.
Un univers stylisé. Avec ce deuxième long métrage
qui crée le personnage de M. Hulot, Tati donne un tableau
inoubliable de la France du début des années
50, un pays archaïque, encore pauvre et soucieux de hiérarchie.
Hulot n’est pas révolté par le conformisme
des petites gens et c’est en voulant s’intégrer à leur
monde qu’à la fois il déclenche le rire
et permet de prendre conscience des limites de ce monde. En
ce sens, Tati qui vient du mime et du cirque est aussi le premier
grand comique moderne, celui qui a le mieux perçu l’évolution
de la société française, qui a compris
que les raisons de rire changeaient, tout comme changeaient
le langage et la technique du cinéma. Les Vacances de
M.Hulot tire sa force d’un sens aigu de l’observation
mis au service d’une " reconstruction " scrupuleuse
de ce qui a été observé. Non seulement
Tati, comme tout mime, stylise les gestes et les corps, mais
il stylise aussi l’univers sonore et reste le cinéaste
après lequel il a été impossible d’écouter
un film " distraitement ". Serge Daney.
|
| |
|
| |
Le
Sixième
jour
de Youssef Chahine.
France/Egypte. 1986. 105 mn
1947 : les Anglais occupent l’Égypte et le choléra
s’étend. Le jeune Okka et sa guenon Rosa hantent
un quartier du Caire où se cache Saddika, paysanne du
Haut-Nil confinée dans une semi-réclusion à côté de
son mari paralytique. Okka et Saddika se croisent au cinoche
local, lui revoyant inlassablement le Pirate, elle le Sacrifice
d’une mère, mélo égyptien. Le troubadour
du faubourg s’éprend de la hiératique paysanne,
essaie de forcer sa réserve…
Chahine comme au premier jour. Lorsqu’un film de Youssef
Chahine commence, c’est toujours par un branle-bas. Il
ne plante pas un décor (pour y loger un " petit
monde ", un microcosme cairote), il dit que le monde est
plus grand et qu’il faut se mettre en route. Vent de
panique ou appel au large, terre brûlée ou vies
chamboulées : toujours le décor est fui à peine
planté. Dans Adieu Bonaparte, une famille égyptienne
du début du XIXè siècle voyait arriver
la flotte française, dans le Sixième jour, une
famille égyptienne du milieu du XXè (un peu avant
l’indépendance) voit arriver le choléra.
Au spectateur, c’est comme si on disait : ah ! si seulement
vous étiez venu plus tôt, quand tout était
calme, bien en place, et que chacun jouait son rôle !
Maintenant, à peine sait-on qui est qui, que les identités
chavirent et à peine sait-on qui veut quoi, que les
désirs dérapent. (…)
Au sein de n’importe quelle situation, Chahine trouve
toujours un centre de gravité émotionnel qui
lui permet, sans s’embarrasser de " chevilles " inutiles
ou de montage rassurant, de passer d’une idée à son
contraire, de l’ensemble au détail, du trivial
au compassé ou de l’individuel au collectif. Rien
de moins illustratif, de moins guetté par l’académisme
que son cinéma. Chahine -situation unique- aura accompagné le
cinéma égyptien comme Saddiqa son enfant : vers
la mer, vers la tentation d’autre chose. Mais c’est
bien le cinéma égyptien qu’il a accompagné,
celui qu’il a pratiqué et qui l’a fait ce
qu’il est, celui du mélo social. Il n’aura
pas rêvé comme Shadi Abdessalam, d’un cinéma égyptien
repris " à la base ", il aura complété le
tableau et chargé le bateau jusqu’à la
surcharge. En ce sens, le Sixième jour est aussi un
art poétique.
Souvent, devant un mélo, le spectateur finit par se
rendre. Il succombe, par lassitude, à la nostalgie des émotions
simples, à un fatalisme de second degré. Pas
ici, les films de Chahine touchent chez l’homo spectator
une fibre très spéciale. La fibre qui ne dit
pas non à la profusion, à la générosité, à la
surcharge justement. Contrebandier pourtant percé à jour,
Chahine marchande toujours. Le scénario officiel permet
d’en loger deux ou trois de clandestins ; le sujet digne
permet d’héberger au passage un ou deux de réputés
indignes etc. C’était le cas d’Adieu Bonaparte
où personne, semble-t-il, ne lui a su gré d’aller
avec un beau culot et pas mal d’inspiration au-devant
de l’impasse de plusieurs films en un, tels qu’aucun
public – français ou égyptien – ne
pourrait les accepter tous. Sans parler des " vraies " contradictions.
Car il faudrait, pour Chahine, que Saddiqa soit mère
courage et femme libérée, que son enfant guérisse
et meure, qu’Okka soit un clown et un sage, qu’on
puisse aimer " moins mais mieux " et aussi " mieux
mais moins ", que le monde arabe soit arabe et appartienne
au monde, etc. Bref, pour parler vieux, il faudrait que tous
les " mouvements de libération " aillent du
même pas, sans égards pour ceux qui parlent au
nom du " sens des priorités ".
Il y a de l ‘anarchisme dans la fibre en question. " Ne
demandez rien, disait Ford, car vous n’aurez pas grand
chose. " " Je veux tout et rien d’autre " ironisait
Claudel. " Tout tout de suite " pourrait être
la sagesse chahinienne. Et n’importe que ce soit impossible
puisqu’il y a des caméras et des visages pour
témoigner " à chaud " d’un regret
instantané, absolu et sans mélancolie.
Serge Daney dans Libération du 3 décembre 1986. |
| |
|
| |
La Nuit du chasseur
de Charles Laughton.
États-Unis. 1955. 35mm. 93 mn.
Ohio, 1930. C’est la crise, la famine sévit. Ben
Harper a volé pour nourrir sa famille. Avant d’être
arrêté et condamné à mort, il confie à son
fils John le secret de la cachette du butin qu’il a eu
le temps de dissimuler. En prison, Ben partage sa cellule avec
Harry Powell… Plus tard, celui-ci – faux prêcheur,
tout de noir vêtu – s’introduit dans la famille
Harper, bien décidé à récupérer
l’argent.
Tout le cinéma en un film. La Nuit du chasseur est l’un
des films les plus étranges et les plus beaux du cinéma
américain. Le mot qui revient le plus souvent à son
propos est " aérolithe ". En effet, il reste
l’œuvre unique de l’acteur Charles Laughton
qui, fort du feu vert du producteur Paul Gregory, fit le film à son
idée sans tenir compte des canons du récit hollywoodien.
Film hors norme, La Nuit du chasseur traverse tous les genres,
mais ne se plie à aucun en particulier. En faisant confiance à Stanley
Cortez (pour l’aspect visuel du film) et à Robert
Mitchum (pour la composition du rôle de Harry Powell),
en dirigeant les enfants non comme des petits singes mais comme
de vraies personnes, en alternant les styles et les figures,
en inventant un temps paradoxal qui est autant celui de la
flânerie mythologique que celui du film policier, en
se permettant, à travers Lillian Gish, un hommage à Griffith
et aux débuts du cinéma, Laughton réussit
en un sens le premier film " cinéphile " du
cinéma, à la fois très cultivé et
totalement innocent.
C’est sans doute pourquoi La Nuit du chasseur (qui n’eut à sa
sortie qu’un succès d’estime) ne deviendra
que progressivement le film phare qu’il est aujourd’hui.
Très peu de films, en effet, donnent ce sentiment de
se situer à la fois en amont et en aval du cinéma
et d’en dominer toute l’évolution.
Serge Daney. |
|
|