Le ciné tchatche de mars 2012  
 

 


- Dimanche 18 mars. Cinéma Le Quercy. Cahors. 18h


En présence de
Christophe Gauthier, conservateur de La Cinémathèque de Toulouse

Cette soirée est proposée par Gindou Cinéma et le cinéma Le Quercy,
dans le cadre de la manifestation Zoom arrière de La Cinémathèque de Toulouse

La Grande Illusion, de Jean Renoir
France. 1937. 1h44
avec Jean Gabin, Dita Parlo, Pierre Fresnay, Erich Von Stroheim, Dalio

En version restaurée inédite

Première Guerre mondiale. L’avion du capitaine de Boeldieu et du mécanicien Maréchal est abattu lors d’une opération de reconnaissance. Les deux soldats français sont faits prisonniers par le commandant von Rauffenstein, un Allemand raffiné et respectueux qui les accueille à sa table. Conduits dans un camp de prisonniers, ils aident leurs compagnons de chambrée à creuser un tunnel secret. Mais à la veille de leur évasion, les détenus sont transférés. Maréchal et de Boeldieu sont finalement emmenés dans une forteresse de haute sécurité dirigée par von Rauffenstein. Celui-ci traite les prisonniers avec courtoisie, se liant même d’amitié avec de Boeldieu. Mais les officiers français préparent une nouvelle évasion...

Souvent cité parmi les films les plus importants du XXe siècle, La Grande Illusion est le symbole d’un cinéma universel et pacifiste. À travers les aventures du lieutenant Maréchal, le soldat mécano immortalisé par Jean Gabin, c’est l’amitié naturelle entre des personnages très différents et contre tout système qui est ici racontée. Ni film historique, ni vraiment film de guerre, l’œuvre de Renoir saisit les hommes dans leur complexité individuelle, hors de toute appartenance aux nations, fussent-elles en guerre.

Si Pierre Fresnay incarne à merveille un capitaine sophistiqué, garant d’une certaine idée de l’aristocratie française, Erich von Stroheim est proprement inoubliable dans le rôle de son alter ego germanique, le geôlier lui-même prisonnier d’un corset de fer. Cinéaste de la vie dans toute sa débordante énergie, Renoir dépeint ses personnages avec lyrisme, camaraderie et humour, avant de glisser dans la tragédie. D’abord choral et grandiose, le récit se resserre autour de l’intime au fur et à mesure que le ton devient plus grave, avec une seule constante : le projet d’évasion mené par les prisonniers français.

Interdit en France à partir de 1940 pour son absence d’idéologie patriotique, le film fut également banni en Allemagne par Goebbels qui le désigna « ennemi cinématographique numéro un ». Pourtant, La Grande Illusion a traversé les années en s’imposant comme une référence incontournable, révélant à chaque époque de nouvelles possibilités de lecture. Cet éternel chef-d’œuvre humaniste bénéficie aujourd’hui d’une restauration inédite en numérique 4K qui lui restitue toute sa portée cinématographique et sa splendeur d’origine !


Le tournage et la première vie de
La Grande illusion

Tourné entre janvier et mars 1937, à Colmar, au château du Haut-Koenigsbourg puis aux studios d’Épinay, La Grande Illusion est une production des Réalisations d’art cinématographique. Le film bénéficie de quelques uns des meilleurs artisans du cinéma français de l’époque, Charles Spaak (La Kermesse héroïque, La Belle Équipe, Gueule d’amour, L’Étrange Monsieur Victor, La Fin du jour ) au scénario, co-écrit avec Jean Renoir, Christian Matras à la photographie (futur directeur de la photo de Julien Duvivier pour La Fin du jour, de Jean Cocteau pour L’Aigle à deux têtes, de Max Ophuls pour La Ronde, Le Plaisir, Madame de… et Lola Montes ), Marguerite Houllé, fidèle collaboratrice de Jean Renoir au montage, d’Eugène Lourié comme chef-décorateur , et bien sûr d’une pléiade d’acteurs au premier rang desquels Jean Gabin qui pesa de tout son poids pour que le film puisse voir le jour, apportant sa caution au projet de Renoir, et allant jusqu’à l’assister dans les nombreux rendez-vous avec la production. Quant à Pierre Fresnay et Marcel Dalio, le rôle n’avait pas été écrit pour eux, mais pour Pierre Richard-Willm (Boeldieu) et Robert Le Vigan (le futur Rosenthal) qui refusèrent la proposition de Renoir.

Erich von Stroheim n’intervint que tardivement sur le film, le personnage de Rauffenstein n’étant pas prévu dans les premières versions du scénario. Selon la légende et plusieurs témoignages, Renoir, très intimidé par la présence sur le plateau de ce metteur en scène qu’il admirait violemment (et qui fut l’inspirateur de bien des scènes de la Nana de 1926), laissa Stroheim organiser son espace dans la forteresse du Haut-Koenigsbourg, choisir la chapelle comme lieu de résidence et exiger les accessoires (la minerve, les armes, les cravaches, les gants blancs) qui constituent le personnage.

Le film fut finalement présenté au cinéma Le Marivaux le 8 juin 1937. La première distribution du film en France, au printemps 1937, donna lieu à quelques coupes exigées par la censure, l’une d’entre elles faisant allusion aux maladies vénériennes des militaires. On sait que La Grande Illusion, pourtant primée à Venise, fut totalement interdite en Italie et en Allemagne, puis en France occupée. Renoir, exilé aux États-Unis, chercha donc à faire sortir à nouveau son film en 1946. Il fut alors réduit à une version tronquée, le rôle d’Elsa interprétée par Dita Parlo étant presque largement réduit, ainsi qu’un certain nombre de scènes où les Allemands étaient dépeints sous un jour sympathique. À dater de cette sortie, Renoir n’eut de cesse de récupérer les droits sur son film et de rétablir une version complète à partir d’un négatif original. Il ne retrouva pas cet élément pour la première restauration de 1958 et dut se contraindre à une reconstitution du film à partir de divers contretypes français, allemands et américains. À l’occasion de cette ressortie, Jean Renoir enregistra un bref prologue rappelant les circonstances du tournage en 1937, et le contexte ancien combattant qui présida à son élaboration, rappel nécessaire dans une Europe encore marquée par la Seconde Guerre mondiale. C’est cette copie que les Allemands purent enfin découvrir, près de vingt-cinq ans après le tournage, en 1960. L’affiche allemande, signée Jan Lenica, symbolise la réconciliation entre les deux peuples (un casque à pointe surmonte une poignée de mains fraternelle).
Cette reconstitution de 1958 était finalement assez conforme à la copie d’origine, telle qu’elle a pu être restaurée pour la première fois par les Archives françaises du film du CNC en 1997. Ce n’est qu’à cette date en effet que La Grande Illusion fut restituée à partir du négatif original, conservé par la Cinémathèque de Toulouse, et c’est cet élément qui a ensuite été utilisé en 2011 pour la nouvelle restauration numérique 4K.

Christophe Gauthier
Conservateur de la Cinémathèque de Toulouse


Le négatif original de
La Grande Illusion : une page de l’histoire de la Cinémathèque de Toulouse

Le négatif original de La Grande Illusion occupe une place centrale dans l’histoire des collections de la Cinémathèque de Toulouse. Tout d’abord parce qu’il s’agit d’une œuvre essentielle du patrimoine cinématographique mondial, profondément européenne dans sa thématique, et du seul film qui valut à Jean Renoir à la fois un succès critique et un succès public. Mais le trajet que suivit ce négatif, et au terme duquel il arriva à la Cinémathèque de Toulouse, illustre à la fois les aléas de la conservation et la relation particulière entre cette archive et la Russie.
Quand le Gosfilmofond choisit de donner à la Cinémathèque de Toulouse le négatif original nitrate du film, c’est un geste qui intervient dans le cadre d’une collaboration inaugurée par les deux archives au milieu des années 1960, et qui n’a fait que se renforcer depuis. Raymond Borde, fondateur de la Cinémathèque de Toulouse, décida en effet dès son adhésion à la Fédération internationale des archives du film (FIAF) en 1965, d’entrer en contact avec son homologue à Moscou, Viktor Privato, puis Vladimir Dmitriev. Une collaboration exceptionnelle, fondée sur la confiance, la passion pour le cinéma, et la même conception d’une archive du film, vit alors le jour.
Échanges d’informations, de documents et d’expériences, c’est donc dans ce cadre que le négatif original du film de Jean Renoir entra dans les collections de la Cinémathèque de Toulouse.
Mais où et dans quelles conditions le Gosfilmofond, fondé officiellement en 1948, avait-il retrouvé ce précieux matériel, que Jean Renoir rechercha en vain toute sa vie ? En 1945, lorsque l’Armée Rouge était entrée dans Berlin, elle avait saisi comme trophées de guerre un certain nombre d’œuvres d’art, et notamment des pellicules conservées par le Reichsfilmarchiv. Ces « films-trophées », comme les appelèrent les Soviétiques, furent tellement nombreux à entrer alors en Union soviétique qu’ils furent un des éléments déterminants de la création du Gosfilmofond. Parmi eux, et au milieu de titres américains, allemands, français – négatifs, matériels intermédiaires, positifs confondus – se trouvait le négatif original de La Grande Illusion que les Allemands eux-mêmes avaient saisi à Paris en 1940 et emporté alors à Berlin.
Paris-Berlin-Moscou-Toulouse : l’incroyable voyage effectué par ce négatif en une quarantaine d’années rappelle certes que le cinéma a toujours représenté un enjeu politique important. Mais il montre surtout que la collaboration internationale est indispensable au travail de l’ombre mené par les archives pour sauver les films.

Natacha Laurent
Déléguée générale de la Cinémathèque de Toulouse



LA CINEMATHEQUE DE TOULOUSE

Fondée en 1964 par des cinéphiles passionnés réunis autour de Raymond Borde, membre de la Fédération Internationale des Archives du Film (FIAF) depuis 1965 et actuellement présidée par Martine Offroy, la Cinémathèque de Toulouse est l’une des trois principales archives cinématographiques françaises et la deuxième cinémathèque de France. Soutenue par le Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC), le ministère de la Culture et de la Communication, la Ville de Toulouse, le Conseil Général de la Haute-Garonne et le Conseil Régional de Midi-Pyrénées, elle conserve 40 000 copies, 70 000 affiches (première collection d’affiches de cinéma en France), 500 000 photographies, 71 000 dossiers de presse, 14 000 ouvrages sur le cinéma et mène une politique de restauration et de valorisation du patrimoine cinématographique en direction d’un large public (plus de 70 000 spectateurs par an). Le festival Zoom Arrière, créé en 2007, y contribue plus particulièrement. Ces dernières années, la Cinémathèque de Toulouse a restauré trois films issus de ses collections, disponibles en DVD (co-édition Carlotta Films) : Verduns, visions d’Histoire de Léon Poirier en 2006, La Vendeuse de cigarettes du Mosselprom de Iouri Jeliaboujski en 2007 et La Campagne de Cicéron de Jacques Davila en 2009.

 


Cinéma Le Quercy

871 rue Émile Zola. 46 000 Cahors
Tél. : 05 65 22 20 05
cinequercy@wanadoo.fr

 




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