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Entretien avec Simone Bitton
Comment raconteriez-vous votre film ?
C’est une enquête cinématographique sur la mort d’une jeune fille, écrasée par un engin militaire dans un pays malade.
Cette jeune fille était américaine, l’engin était un bulldozer israélien, et le pays, c’est la Palestine et Israël. Un lieu dont je ne cesse, film après film, de documenter le malheur et parfois la beauté.
Rachel a été tuée en 2003 à Rafah, au sud de la Bande de Gaza.
À l’époque, l’armée israélienne détruisait des centaines d’immeubles et de maisons pour créer un no man’s land et construire un mur à la frontière égyptienne.
Rachel faisait partie d’un groupe de pacifistes internationaux qui s’interposaient entre les bulldozers et les habitations. L’un de ces bulldozers n’a pas stoppé, tout simplement, et l’armée israélienne a décliné toute responsabilité.
Mon enquête est rigoureuse. Comme l’affaire n’a jamais été jugée, je joue un peu le rôle d’un juge d’instruction, je « cuisine » les témoins, je relis les dépositions, j’examine les pièces à conviction, etc.
Je détricote une montagne de versions et je laisse la vérité affleurer d’elle-même, sans commentaire. Cette rigueur est essentielle, car elle me permet d’aller plus loin, de transcender le sujet.
Au cinéma, le résultat de l’enquête compte moins que le fait même d’enquêter. Il s’agit de filmer et d’observer des lieux, des gens, des objets ; de recueillir des paroles, des gestes et des silences.
De faire jaillir l’émotion des matières les plus froides et les plus dures, comme les images d’une caméra de surveillance ou le métal lisse d’une table d’autopsie.
Le poète palestinien Mahmoud Darwich disait souvent « Le chemin vers la maison est plus important que la maison ». C’est une très bonne définition de toute démarche artistique.
La manière dont on cherche et ce qu’on rencontre sur le chemin comptent beaucoup plus que ce que l’on trouve.
Dans ce film, j’ai donc essayé d’enquêter poétiquement.
Certaines des images que vous utilisez sont difficilement soutenables.
Fallait-il montrer le cadavre de Rachel ?
Oui. Il fallait le montrer. Avant même le générique de début, et encore plusieurs fois dans le film pour que tout renvoie à cette image, au corps disloqué d’une jeune personne qui ne vieillira jamais.
Mon travail n’aurait eu aucun sens si j’avais détourné les yeux de cette image. Mais il fallait aussi partager la gêne éprouvée à me l’approprier, exprimer la réflexion qui m’a permis de le faire.
Le jeune homme qui a pris l’une de ces photos dit qu’il s’en est senti coupable, qu’il est conscient de la part d’obscénité qu’elle recèle.
Mais il l’a prise car il fallait des preuves. Il dit aussi qu’il regrette de ne pas avoir eu une caméra vidéo, que la présence d’une caméra aurait peut-être eu le pouvoir d’empêcher la mort de son amie.
J’ai projeté des extraits du film récemment à Belfast, où j’étais invitée pour parler de mon travail en cours avec des étudiants de cinéma. L’une des participantes au séminaire, une femme de ma génération, a raconté que les images l’avaient ramenée au temps de sa jeunesse, lorsqu’elle affrontait l’armée britannique à mains nues.
Elle a ajouté que si elle avait été tuée lors de ces affrontements, elle aurait voulu que les images de son corps ensanglanté fassent le tour du monde. Aujourd’hui, il y a des caméras presque partout. Les manifestants et les militants dans les zones de conflit savent que l’image de leur cadavre sera médiatisée s’ils sont tués ; non seulement ils ne s’y opposent pas, mais cela
fait partie de leur démarche. Je crois donc, très sincèrement, que Rachel m’aurait permis d’utiliser ces images ; sa famille en tout cas n’y a pas vu d’inconvénient.
Pour moi, les moments les plus insoutenables sont plutôt ceux où Rachel est bien vivante : lorsqu’elle danse avec un foulard palestinien, ou lorsqu’elle écrit des phrases telles que : « Ce voyage est la meilleure chose que j’ai faite dans ma vie ». Ce sont ces images-là qui me serrent la gorge et me nouent les tripes.
Combien de temps avez-vous travaillé sur l’enquête, et sur le film à proprement parler ? Avez-vous eu du mal à retrouver les témoins et à obtenir des entretiens avec les officiels militaires israéliens ?
C’est environ trois ans de travail avec des allers-retours entre les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et Israël. Rien n’a été facile, mais je suis très opiniâtre. Les services de presse de l’armée israélienne étaient extrêmement réticents.
Ces militaires sont serviables et efficaces lorsque vous vous intéressez à quelque chose dont ils veulent parler, mais lorsque vous arrivez avec un sujet qui leur déplaît ils sont très forts pour vous mettre des bâtons dans les roues.
Je les ai tellement harcelés que finalement, pour se débarrasser de moi, ils m’ont accordé trente minutes d’entretien avec le Major Avital Leibovitch, qui est la propagandiste en chef de l’armée israélienne pour la presse étrangère.
Ce qui n’est pas si mal, d’autant qu’elle s’était munie d’un document ad hoc, avec des dessins informatiques qu’elle montre à l’écran.
Les camarades de Rachel étaient eux aussi assez méfiants au départ, car à l’époque du drame, leurs propos avaient été déformés par certains journalistes malveillants ou incompétents. De plus, le fait même de braquer le projecteur sur la mort d’une Américaine plutôt que sur celle de l’une des innombrables victimes palestiniennes anonymes, leur paraissait suspect politiquement.
Cela a donné lieu à de longues discussions qui ont finalement établi des rapports de confiance. Les parents de Rachel ont, eux, été très coopératifs dès que nous nous sommes rencontrés, mais ils ont mis très longtemps avant d’accepter de me voir ! Quant aux témoins palestiniens à Rafah, le problème n’était pas de les retrouver, mais d’arriver jusqu’à eux ; depuis plus de trois ans, l’armée israélienne refoule tous les citoyens israéliens au point de passage d’Erez, même porteurs d’un passeport étranger et d’une carte de presse, même établis et travaillant à l’étranger, ce qui est mon cas.
Comme il était impensable que je renonce à cette partie du tournage, le film risquait de ne pas se faire. Alors, mon fidèle chef opérateur, Jacques Bouquin, et mon ingénieur du son, Cosmas Antoniadis, l’ont sauvé. Ils ont décidé d’aller à Gaza sans moi, accompagnés d’Alexis Monchovet, qui connaît bien Rafah. Non sans mal, j’ai réussi à leur obtenir les laissez-passer nécessaires et j’ai préparé les séquences par téléphone. Depuis Tel-Aviv, je parlais aux témoins, je guidais la caméra à distance, je demandais à Jacques de faire des plans de
telle ou telle ruine, de tel ou tel lieu. Cette expérience est sans doute la plus étrange et la plus triste qu’il m’ait jamais été donné de vivre sur un tournage.
Pourquoi n’en parlez-vous pas dans le film ?
Je n’aime pas exposer les difficultés de tournage à l’écran. Elles sont réelles mais restent dérisoires, c’est un peu obscène de s’y attarder. Les difficultés de mouvement d’une cinéaste, c’est bien embêtant, mais ce n’est rien en comparaison de l’enfermement d’une population. Et puis, à l’arrivée, le film existe et il est plein comme un oeuf. Donc, pas la peine d’en rajouter.
En plus des photos, vous utilisez un certain nombre de documents étonnants, comme les dépositions des soldats impliqués ou cette vidéo prise par une caméra de surveillance militaire. Comment les avez-vous obtenus ?
La vidéo militaire m’a été fournie par l’armée suite à de nombreuses tractations dont je vous passe les détails, après avoir été soigneusement expurgée.
On n’y voit pas le moment de la mort de Rachel. Telle quelle, elle ne valait peut-être pas grand-chose, mais la force de la séquence vient du fait qu’elle est commentée
par l’un des témoins qui se reconnaît à l’image car il portait ce jour-là un tee-shirt blanc qui fait un petit point qui bouge dans le cadre. Quant aux dépositions, disons que je les ai trouvées parce que c’est un petit pays où je connais beaucoup de monde... Je les ai fait lire par des amis, comme mon camarade cinéaste Avi Mograbi dont la voix passe très bien pour celle d’un officier !
De manière générale, la matière qui est aujourd’hui à la disposition des documentaristes est beaucoup plus riche. Il y a quelques années à peine, nous devions nous contenter des archives télévisuelles et des photos d’agences, et encore fallait-il traiter de sujets qui avaient déjà été médiatisées.
Maintenant, de tout petits événements laissent des traces dans une profusion de sources. L’histoire de Rachel est inscrite dans des dizaines de vidéos et de photos d’amateurs, dans ses emails envoyés à des correspondants multiples, dans les disques durs des caméras de surveillance. J’ai beaucoup travaillé pour les réunir, mais au montage, c’était très excitant d’avoir tant de documents à ma disposition.
Le chauffeur du bulldozer et son commandant apparaissent brièvement dans le film, dans une archive télévisée israélienne. Vous ne les avez pas interviewés vous-même. Etait-ce un choix ?
Non. Je n’ai pas réussi à les rencontrer. Leur identité est farouchement protégée par l’armée. Le chauffeur m’a fait savoir par personne interposée qu’il refusait de me parler et je ne filme que des gens qui veulent bien être filmés. Cette archive, dont l’essentiel n’a jamais été diffusé, a été filmée par une chaîne privée pour une émission d’investigation. C’était une semaine après la mort de Rachel, à une époque où les journalistes israéliens pouvaient entrer à
Gaza et étaient bien accueillis dans les bases militaires.
Pensez vous que ce chauffeur ait tué Rachel intentionnellement ?
Oui et non. Pas dans le sens où il aurait décidé froidement de l’écraser, ou reçu l’ordre de le faire. Mais l’indifférence à la vie humaine a très probablement joué. S’il ne l’a pas vue, c’est qu’il ne voulait pas la voir. D’autant qu’ils étaient deux dans la cabine, avec des angles de vision complémentaires. En tout cas, l’excuse selon laquelle elle était cachée derrière un monticule de terre ne tient pas : toutes les photos le prouvent, et les témoignages directs sont très clairs là-dessus : le monticule n’était pas si haut, et le bulldozer venait de loin, d’une
distance où elle était sûrement visible. Un jeune artilleur de char qui était en poste à Rafah à l’époque de la mort de Rachel raconte dans le film, en détail et en toute franchise, combien cette indifférence était la norme.
Ses camarades et lui passaient leur temps à tirer sur des maisons habitées, ils prêtaient main-forte aux bulldozers qui détruisaient des maisons dont les habitants n’avaient pas toujours le temps de sortir. Je n’accable pas ces soldats particuliers, car c’est bien entendu l’armée israélienne et le système d’occupation qui sont responsables en bloc. Le crime intentionnel dont mon film parle, ce n’est pas la mort de Rachel Corrie. C’est la destruction volontaire de quartiers entiers, avec le risque assumé de tuer des gens restés à l’intérieur de leurs maisons ou tentant de les défendre.
On voit très bien où cela mène : six ans plus tard, alors que je venais de terminer mon film, des centaines de civils ont été tués à Gaza en quelques jours dans des bombardements soit disant ciblés. Aujourd’hui le processus de déshumanisation est achevé : le blocus est impitoyable, les civils palestiniens et quiconque cherchant à leur porter secours sont tous des victimes collatérales potentielles, leurs vies n’ont strictement plus aucune valeur.
Parler de crime de guerre, évoquer la convention de Genève, vous fait passer pour un naïf, un archaïque.
Il y a beaucoup de jeunes dans le film, les amis de Rachel, témoins de sa mort, et ce jeune anarchiste Israélien, vers la fin, qui parle de son combat contre l’occupation. Vous reconnaissez-vous en eux ?
Oui, sûrement. J’ai 53 ans, Rachel aurait pu être ma fille. À son âge, je militais déjà contre l’occupation israélienne, mais ma génération a échoué : la situation est bien plus atroce qu’elle ne l’était. Et puis, je suis particulièrement sensible à la démarche de ceux qui transgressent les frontières, qui n’épousent pas automatiquement les préjugés de leur tribu et refusent que
l’on opprime en leur nom.
Rachel a montré aux Palestiniens un autre visage de l’Amérique que celui qu’ils subissent et ont tant de raisons de haïr.
Au-delà du démontage d’un épisode tragique – qui lui-même renvoie à une tragédie beaucoup plus large – j’ai fait ce film en pensant à tous ces jeunes qui héritent du monde tordu que nous leur laissons et qui décident de résister. Ils sont plus nombreux qu’on ne le pense généralement.
Plutôt que de vieillir idiote, j’ai voulu aller vers eux. J’ai découvert qu’ils sont plus lucides et plus courageux que nous ne l’étions, sans doute car ils n’ont pas d’autre choix. Yonatan, le jeune anarchiste, me dit en souriant qu’on peut lutter sans espoir, que la résistance c’est la vie, que la vérité est dans la révolte. Il ne se rend pas compte de l’espoir immense que font naître ses paroles, sa beauté et son engagement ! Je viens du Moyen-Orient où ces choses sont peut-être plus évidentes qu’ailleurs, mais cela vaut pour le monde
entier. Citant encore Mahmoud Darwich, je dirai que la Palestine devient souvent une métaphore de l’état du monde lorsqu’on l’observe de près. Gaza n’est pas seulement le tombeau de Rachel Corrie et des centaines de civils qui y sont régulièrement assassinés : c’est un tombeau universel où l’humanisme tout entier est en train de sombrer. Je suis une pacifiste qui a connu beaucoup de guerres et je suis consciente d’avoir fait ce film pour me protéger du désespoir. Rachel et ses amis m’ont servi de bouclier humain. |
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